Pourquoi vouloir jouer les musiques des autres ?

Pendant longtemps en musique et parfois encore maintenant, j’ai eu besoin d’imiter. C’était la base de mon apprentissage en dehors des cours. J’imitais sans cesse, je voulais « jouer comme…. » j’essayais de jouer et de copier tout ce que j’écoutais, d’abord en flûte puis je copiai ensuite tous les autres instruments ; d’abord dans les mouvements lents, puis des morceaux plus rapides, peu importe le style. J’y passais des heures et des heures, d’écoute d’abord de jeu ensuite. Il ne s’agissait pas de rejouer seulement les textes musicaux mais de pouvoir approcher l’atmosphère du morceau, sa tension et le son aussi, quel que soit l’instrument à l’origine. Il peut paraître étrange au premier abord d’essayer d’imiter une trompette avec une flûte. Et pourtant… La trompette bouchée de Chet Baker sur Crystal Bells de Charlie Mariano a un son tellement feutré et venté que la flûte peut s’en approcher. Il ne s’agit pas bien entendu de dénaturer le son de la flûte, mais à travers des essais et des recherches, d’en découvrir des possibilités insoupçonnées, d’en révéler ses surprises. En travaillant le souffle, le phrasé, l’embouchure et le jeu des doigts on peut donner à l’occasion à l’instrument d’offrir bien plus que ce qu’on lui demande habituellement.

     Cette manie de l’imitation a été pour moi source de bien des progrès par la suite. Elle m’a valu en grande partie mon oreille absolue, car si la science dit qu ‘elle serait génétique, elle se travaille tout de même. A force d’entendre des notes et de les rechercher tout de suite sur mon instrument, j’apprenais à les reconnaître et à les nommer rapidement. Je pouvais chanter les morceaux que j’entendais comme des dictées de notes. J’ai commencé à pouvoir faire cela avec les morceaux entendus à la flûte, car le timbre propre à chaque note est un indice important lorsqu’on connaît son instrument. (Ainsi le do# médium sonne sans timbre et c’est de loin la note la plus fausse de l’instrument, alors que le mib médium a un timbre venté et frotté sur lequel on ne peut pas se tromper.) A la longue j’ai pu transposer cette connaissance intérieure des notes à tous les autres instruments, ce qui me facilitait largement la tâche pour jouer avec les disques.

Cependant la médaille a son revers : dans certains cas, l’oreille absolue devient handicap. Le fait d’entendre une note et de pouvoir la nommer simultanément réduit presque à néant la nécessité pour le cerveau de procéder par calcul d’intervalle et de travailler l’oreille relative.

Ainsi pour jouer d’un instrument transpositeur, tant à l’oreille que sur partition, cela devient vite complexe… Imaginez : vous avez l’habitude d’entendre un do et que votre cerveau sache que c’est un do, (il en est même persuadé), et de le jouer avec le doigté habituel sur votre instrument. Vous changez d’instrument, prenons le saxophone par exemple, et tout d’un coup en jouant le do écrit sur la partition et en faisant le doigté du do, vous entendez un mib…Il s’agit alors de réapprendre au cerveau que ce qu’il entend n’est pas ce qu’on veut qu’il entende… De quoi se perdre…ou inventer une gymnastique de l’esprit et une mémoire des doigts pour faire abstraction de cela (beaucoup plus difficile à faire qu’à dire !) Il serait intéressant d’arriver, à travers des analyses poussées, à savoir comment le cerveau gère ce genre d’affaire.

    En plus du travail d’oreille, l’imitation  m’a valu aussi de découvrir par moi-même et de travailler des techniques qu’on ne m’avait pas enseignées, telle que le chant dans l’instrument (voix à gérer en même temps que le souffle et la justesse de la flûte), le slap (attaque très dure obtenue en interrompant le passage de l’air avec la langue afin de produire comme un son de petit marteau.) ainsi que différentes ornementations.

Ce qu’il est important de comprendre est que l’imitation n’est pas pour moi une fin en soi. Il me semblait que ça devenait une obsession, un besoin vital, il fallait que je joue tout pour progresser. L’écoute était pour moi un bain constant de musique, mais le fait de pouvoir rejouer ce que j’avais entendu, de le faire passer par mon souffle et par mes doigts était une façon de l’assimiler, de me l’approprier, de le faire mien. Je pense que durant toutes ces années j’ai constitué un trésor d’éléments dans lesquels je peux choisir de piocher pour créer.

Dernière mise à jour de cette page le 06/06/2008

Créer un site internet gratuit avec E-monsite.com - Signaler un contenu illicite - Voir d'autres sites dans la catégorie Musique
Concert - Videos Droles - Clips musique - Cours création de site web